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Obsèques royales chez les Lamé

 SOUKSI Ezekiel*

 


Le roi n’est pas un homme ordinaire, il est à la tête de la communauté, de la chefferie traditionnelle lamé, mais alors du Canton selon la nouvelle appellation apportée par les européens.  (ZUCARELLI François, 1973 - pp. ; 213-238). Ses obsèques et funérailles diffèrent de celles d’un homme ordinaire ou de la classe moyenne.

Le roi, garant de la tradition, mérite généralement la bonne mort, c’est dire qu’il meurt étant âgé et entouré des siens et des notables. Il coopte son successeur parmi ses fils avant de s’éteindre.

Lorsque le roi s’éteint, le tambour royal – ‘‘tambəram’’ résonne de façon continuelle pour une bonne durée d’une heure environ. Ce résonnement ébranle tout le village : ‘’le baobab est tombé’’. Un grand signe se laisse percevoir de la nature. Par exemple, le ciel s’assombrit sur le village, soit un essaime d’abeille inoffensif envahit le village, soit une grande tornade suivie d’une pluie s’abat sur le village, […]. Une consternation totale s’affaisse en tout cas. Toute activité s’inhibe, l’annonce du chagrin, en plus du tambour royal circule de bouche à oreille. Un émissaire spécial est alors dépêché vers un peuple voisin, avec qui le peuple lamé entretient une relation historiquement particulière. (Nous y reviendrons]

Ce peuple, à travers ses hommes initiés, dans la foulée, prend toutes les dispositions afin de ‘’cacher’’ le corps défunt roi et l’ensevelir dans le caveau royal, car on ne peut voir le corps d’un roi lamé inerte.  Il est toujours couvert de tous les adjectifs de la royauté : le lion, le soleil, le baobab(…(, désignant par là sa grandeur, son charisme et sa bonté. 

Une fois le corps ‘’caché’’, on crée une tombe royale fictive pour fomenter un enterrement officiel du roi. 

Alors, on creuse la tombe d’environ une coudée et demi de profondeur, et d’une coudé de large. À une forme rectangulaire et d’une longueur imaginaire à la taille du roi.  On cherche deux petits enfants dont une fille et un garçon dans le village, ceux-ci sont appelés à sauter sur cette tombe creusée, chacun à son tour. En commençant par le garçon, si celui-ci tombe en sautant, on l’enterre. Officiellement c’est le roi qui y enterré, on joue le tambour funèbre et le village y danse, signe d’accompagnement du roi, qui a dirigé sa population et qui s’en est allé avec tous les honneurs mérités. Si par contre le garçon saute sur la tombe sans y tomber, on le laisse allé, on passe à la fille. Si celle-ci tombe, elle sera traitée comme le précédent garçon. Si par contre les deux traversent la fosse sans heurt, on les laisse aller, on cherche d’autres enfants. Mais si ces enfants pleurent et refusent de se soumettre à cet exercice ‘‘périlleux’’, on ne les force pas, ils sont relâchés car pour le peuple lamé d’antan, être enterré comme un roi est un acte de bravoure et d’honneur pour toute la famille. On cherche alors un mouton qui sera enterré dans la tombe.

Ainsi, la période du deuil peut se poursuivre, les activités sont au ralenti, la consternation règne toujours au village et l’esprit du roi y plane encore. L’apaisement sera trouvé après que des cérémonies funéraires aient été organisées.  

Cette période de transition, est destinée aux préparatifs des cérémonies funéraires, de la préparation du successeur et des rites traditionnels de haut degré. Mais, le nom du nouveau roi sera connu le jour dit. Le prêtre, en communication permanente avec les ancêtres est chargé de maintenir l’ordre et la discipline spirituellement, de fixer le mois et le jour des funérailles ainsi que l’intronisation du nouveau roi de concorde avec le conseil des notables. Entre temps, ‘’djə-gang’’ exerce l’intérim afin de résoudre les problèmes quotidiens du village : c’est le service minimum.

Il faut cependant signaler que le nouveau roi, bien qu’étant désigné par cooptation doit bénéficier de l’approbation des ancêtres afin d’exercer son pouvoir. Si le roi venait à disparaitre sans coopter son successeur, les notables appelés ‘’gang‘’ se concertent au sein du conseil et en désignent un nom parmi les fils héritiers du roi ou de la grande famille royale de façon élargie ; soumettent ce nom aux ancêtres via le prêtre afin de suivre leur voix.

Des cérémonies funéraires  

À l’approche du jour fixé l’esprit du défunt roi alerte le prêtre de la nécessité de le ramener à la maison. Celui-ci se met au travail, prépare les nécessaires, informe le premier ministre- ‘’djə-gang’’- afin de prendre les dispositions y relatives.

Un jour avant les cérémonies funéraires, le prêtre offre le sacrifice aux ancêtres, une chèvre en l’occurrence. Si le sacrifice est accepté, alors le défunt roi peut être ramené à la maison. Les hommes initiés parmi les peuples privilégiés qui ont enseveli le corps du ‘’lion’’ il ya environ un an, accompagné du chef sacrificateur (le prêtre), dans une intimité très stricte et à l’insu du fils successeur et de toute la population, exhument le corps afin d’ôter le crâne, 

Une fois le crâne ôté, on y charge toutes les variétés de semence et d’herbes qui poussent dans les surfaces champêtres. Il est alors enveloppé par la peau fraiche de la chèvre sacrifiée, minutieusement cousue, qui sera transporté dans le lieu sacré, et tenue hautement discrète. Ce crâne contient des charges spirituelles susceptibles d’influer sur toute la vie de la communauté Lamé, ainsi que celle du futur roi. 

Parmi ses multiples pouvoirs, nous pouvons parler de deux d’entre eux :

Lors du ‘‘fragwa’’, la fête du sacrifice chez les Lamé, fête qui se tient le mois d’avril, approximativement, pour invoquer la grâce de la déesse ‘‘Ifray’’ afin de bénéficier d’une bonne pluviométrie et d’une bonne moisson, ce crâne sacralisé est présenté. On le fait sortir de son lieu sacré, le secoue et on retourne le petit trou soigneux dressé vers le bas. Toute graine de plante qui tombe, est celle qui produira massivement cette saison pour la communauté. Si par contre, la graine d’herbe tombe en premier, faudrait-il se préparer à endurer une agriculture pénible, car, les herbes seront dominantes dans les aires cultivables.

Par ailleurs, si le peuple se plaint de la gouvernance du nouveau roi. (Dans le cas où on juge son règne très rude, plein de méchanceté et de mauvaise gouvernance), le conseil de notables se concerte, contacte le prêtre, et alors on fait sortir le crâne sacré, on le présente à ce roi. Si ce dernier regarde le crâne sacré de son prédécesseur, ce roi ‘’méchant’’ mourra, car, c’est une manière de se débarrasser d’une méchanceté au sein de la communauté Lamé et de promouvoir la générosité, la magnanimité ainsi que la bonne gouvernance.


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*SOUKSI Ezékiel est psychologue de l’enfant et du développement, spécialiste des sciences de l’éducation. Il est enseignant en service à l’ENIEG de Nkongsamba et professeur associé à l’école normale Catholique de la même ville.

Commentaires

  1. Nous espérons qu'il y a évolution dans votre culture à ce niveau où un enfant doit être enterré vivant pour accompagner le chef. Injuste!

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